Les inégalités d’apprentissage

Carte blanche à François Dubet, sociologue, professeur émérite à l’université de Bordeaux et directeur d'études à l'École des hautes études en Sciences sociales.

  • 27/10/2016

Les psychologues, les spécialistes des sciences cognitives et des neurosciences peuvent décrire et expliquer les inégalités d’apprentissage entre les individus. Peut-on parler d’inégalités ou doit-on parler de différences quand on s’intéresse aux distributions des performances à l’échelle des individus singuliers ? Tout dépend des critères et des outils qui permettent de mesurer les performances des individus.

Pour les sociologues, les choses sont plus simples. De manière générale, ils mesurent les inégalités de performance sur des critères scolaires communs à toute une population, qu’il s’agisse du niveau scolaire ou des résultats aux tests nationaux et internationaux. Ces mesures sont grossières mais elles ont l’avantage d’être relativement homogènes. Quand on ramène l’apprentissage à ces critères simples, voire simplistes, les conclusions sont elles aussi simples, voire simplistes. Bien sûr, il existe toujours des inégalités de performances entre des individus appartenant au même groupe social, mais, en « moyenne », les performances scolaires moyennes semblent déterminées par l’origine sociale des élèves. Précisons bien les choses : l’origine sociale de chaque individu ne détermine par le niveau de performance de chaque individu, mais en moyenne, l’origine sociale détermine la performance moyenne d’un groupe social et culturel.

Une loi ?

L’impact de l’origine sur les performances des élèves se présente donc comme une sorte de « loi » désagréable, mais comme une loi qu’il faut essayer d’expliquer. Généralement, deux grands raisonnements sont mobilisés. Le premier insiste sur les effets directs des inégalités économiques sur les inégalités d’apprentissage scolaire : plus la qualité de vie de vie des enfants est bonne, plus leurs performances scolaires sont élevées. Mais bien plus que les inégalités économiques, ce sont les inégalités culturelles qui comptent. Plus l’univers linguistique des enfants est riche et élaboré, plus leurs performances scolaires ont de bonnes chances d’être précoces et élevées. Plus les familles consacrent du temps aux activités qui préparent les apprentissages scolaires - lecture, jeux de raisonnements… - et organisent une certaine discipline de vie, plus les résultats scolaires des enfants ont des chances d’être bons. Plus les parents ont un haut niveau scolaire, plus ils sont ambitieux pour leurs enfants et plus ces enfants ont confiance en eux.

Mais bien plus que les inégalités économiques, ce sont les inégalités culturelles qui comptent.

Les inégalités culturelles interviennent très tôt dans la vie des individus et elles procèdent d’attitudes éducatives implicites. En fait, la proximité entre les pratiques éducatives des familles et les exigences de l’école joue un rôle décisif dans les inégalités sociales d’apprentissage. De la même manière, on observe que, en moyenne, les filles réussissent mieux à l’école parce que les familles exigent des filles des comportements plus conformes aux demandes de l’école, comme le sérieux et l’attention par exemple. Ajoutons enfin que les familles socialement favorisées connaissent bien le monde scolaire, son organisation, ses codes et ses attentes, et qu’elles aident plus efficacement leurs enfants.

L’agrégation des inégalités

Les inégalités devant les apprentissages scolaires, dont il faut rappeler qu’ils ne sont pas tous les apprentissages, résultent de l’accumulation de petites inégalités qui finissent pas engendrer de très grandes inégalités au terme des parcours scolaires.

En effet, si les enfants des milieux favorisés jouissent d’un privilège initial, celui-ci est accentué par tout un ensemble de facteurs. Un élève « bien né » a plus de chances de fréquenter un établissement de bon niveau qui le tire vers le haut. Il a aussi des chances d’être mieux orienté et d’être « poussé » par ses parents et pas ses enseignants, plus optimistes pour son avenir. Aussi la somme de ces petites inégalités tout au long du parcours scolaire finit par créer de grandes inégalités d’apprentissage. Le plus souvent, les élèves qui forment l’élite scolaire sont issus des groupes issus de cette même élite, pendant que les élèves en échec et aux parcours moins favorables sont issus des classes sociales les moins favorisées.

Que peut-on faire ?

Les comparaisons internationales montrent que si la « loi » des inégalités sociales d’apprentissage fonctionne dans tous les pays, elle ne se déploie pas partout avec la même rigueur. Dans certains pays, les inégalités scolaires sont plus fortes que ce que supposeraient les seules inégalités sociales, alors que c’est l’inverse dans d’autres pays. Autrement dit, les inégalités d’apprentissage scolaire dépendent aussi de la nature de l’offre scolaire : l’organisation du système, les mécanismes d’orientation, les attitudes des enseignants, le coût des études, etc. En ce domaine, il est toujours possible de faire mieux. Et puis, n’oublions jamais que l’apprentissage scolaire n’est pas tout l’apprentissage et que les compétences scolaires ne sont pas les seules compétences utiles aux individus et aux sociétés.

L'auteur

François Dubet est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l'école dont L’école des chances, Seuil, 2004. Son dernier livre sur le sujet s’intitule 10 propositions pour changer d’école, (avec Marie Duru-Bellat), Seuil, 2015.

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