L'ocre comme témoin préhistorique

Des chercheurs bordelais analysent la plus grande collection de meules paléolithiques ou outils de broyage pour produire de la poudre d'ocre. Ces résultats sont publiés dans la revue Plos One.

  • 03/11/2016

Résidus d'ocre découverts dans dans la Grotte du Porc-Epic en Ethiopie © D. Rosso, F. d'Errico Résidus d'ocre découverts dans dans la Grotte du Porc-Epic en Ethiopie © D. Rosso, F. d'Errico

L'utilisation de matières colorantes a certainement joué un rôle important dans l'évolution des cultures des premiers hommes modernes africains, mais son interprétation reste controversée. Rares sont les outils destinés au traitement de l'ocre (roche ferrique), datés de cette période, à avoir été étudiés en détail pour comprendre pourquoi et de quelle façon l'ocre a été utilisée. Dans un article qui vient d'être publiée dans la revue Plos One, Daniela Rosso, Africa Pitarch Marti et Francesco d’Errico, chercheurs au laboratoire Pacea* du Labex en sciences archéologiques de Bordeaux (Lascarbx) essaient de répondre à ces questions en analysant la plus grande collection de meules, c’est-à-dire des outils de broyage, pour la production d'ocre exhumée dans un site du Middle Stone Age (période allant de 250-300 000 à 30 000 ans).

L’utilisation de l’ocre, une question débattue en préhistoire

Découverts dans la grotte du Porc-Epic (Dire Dawa, Ethiopie), dans des niveaux datés d'environ 40.000 ans, ces meules étaient associées à plus de 40 kg de fragments d'ocre, et concentrées dans des aires dédiées au traitement de ces roches.

La grotte du Porc-Epic, Dire Dawa en Ethiopie © D. Rosso, F. d'Errico

Cette grotte a été mise à jour en 1929 par l’aventurier et écrivain Henry de Monfreid et le paléontologue et théologien Pierre Teilhard de Chardin. Elle a été fouillée et étudiée par Henri Breuil et Paul Wernert en 1933, ainsi que par les archéologues John Desmond Clark en 1974, et Kenneth D. Williamson en 1975-1976. Le matériel étudié dans cet article vient de cette dernière campagne de fouilles. L’état de conservation des fragments d'ocre et la présence d'outils de traitement font de la grotte du Porc-Epic l’un des rares sites paléolithiques permettant de reconstituer la plupart des étapes de traitement des roches ferrugineuses. 

La question de l'utilisation de l'ocre est actuellement très débattue en Préhistoire, explique Daniela Rosso. « Certains chercheurs considèrent qu'elle était utilisée pour des activités symboliques (peinture corporelle, réalisation de tracés ayant une signification, etc.). D'autres chercheurs soutiennent qu'une utilisation symbolique est difficile à démontrer en contexte archéologique, et que l'ocre peut être employée pour des activités fonctionnelles (par exemple, pour la production d'adhésifs destinés à l'emmanchement, pour le tannage des peaux, ou pour la protection contre le soleil). » 

Meules pour la production de poudre d'ocre découvertes dans les couches Middle Stone Age de la Grotte du Porc-Epic en Ethiopie © D. Rosso, F. d'Errico

Une complexité comportementale inconnue

Cette étude des chercheurs bordelais révèle que certaines meules ont été portées par les occupants de la grotte depuis des gîtes éloignés. Ces fragments étaient frottés (abrasés) sur ces meules par les hommes, ou broyés, afin de produire de la poudre d'ocre. L'étude microscopique et physico-chimique des résidus présents sur la surface de ces outils montre que différents types de roches ferrugineuses ont été traitées pour produire de la poudre d'ocre de différente granulométrie (texture fine à plus grossière) et couleur, et donc probablement pour des fonctions différentes citées ci-dessus.

Fragments d'ocre modifiés découverts dans les couches Middle Stone Age de la Grotte du Porc-Epic en Ethiopie © D. Rosso, F. d'Errico

Cela indique un degré de complexité comportementale jusqu'à maintenant inconnu dans le Middle Stone Age de la Corne de l'Afrique. « La prochaine étape sera maintenant d'analyser, du point de vue technologique et physico-chimique, les fragments d'ocre trouvés dans les mêmes niveaux », conclut la chercheuse.

*de la Préhistoire à l'actuel : culture, environnement, anthropologie (unité CNRSCentre national de la recherche scientifique , université de Bordeaux et ministère de la Culture et de la communication)

Références

Rosso D.E., Pitarch Martí A., d’Errico F. 2016. Middle Stone Age Ochre Processing and Behavioural Complexity in the Horn of Africa: Evidence from Porc-Epic Cave, Dire Dawa, Ethiopia.

Contacts scientifiques

Daniela Rosso
Chercheur doctorante

Francesco d'Errico
Directeur de recherche CNRS

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