Du sucre à toutes les sauces...

A l'occasion de la journée mondiale du diabète, le point sur le phénomène addictif du sucre découvert et expliqué par le neurobiologiste Serge Ahmed, neurobiologiste et directeur de recherche au CNRS / université de Bordeaux.

  • 14/11/2016

Fraises tagada © nool - Fotolia Fraises tagada © nool - Fotolia

Ni tout blanc ni tout brun. Solide ou liquide, en poudre ou glacé, coupé, mélangé, raffiné, dérivé… le sucre se glisse même là où on ne l’attend pas. Une fois ingéré, il se transforme en glucose et en fructose. S’il est un carburant énergétique nécessaire au bon fonctionnement des cellules, ce fameux glucose engendre aussi des effets qui ressemblent à ceux des drogues dures.

A Bordeaux, l’équipe de recherche Serge Ahmed s’intéresse aux modèles de l’addiction chez les animaux. Pour ce faire, les scientifiques réalisent des expériences originales et innovantes sur des rats qui s’auto-administrent par voie intraveineuse de l’héroïne ou de la cocaïne. Toutes les caractéristiques de l’addiction sont alors observées par les chercheurs : escalade de la consommation, difficulté à s’abstenir, vulnérabilité à la rechute et diminution des seuils de récompense du cerveau.

Au cours de ces expérimentations, les rats ont eu le choix entre une boisson sucrée et des doses croissantes de cocaïne. Aussi surprenant que cela puisse paraître, sur 100 rats testés, plus de 90 d’entre eux ont préféré le gout sucré aux sensations de la drogue, même après une augmentation maximale de cocaïne et après plusieurs semaines d’exposition prolongée à cette même drogue. Donc, dès qu’ils ont le choix, les animaux se tournent sans hésiter vers la boisson sucrée et préfère absorber du sucre plutôt qu’une substance hautement addictive comme la cocaïne.

Cette découverte faite en 2007 et confirmée depuis dans plusieurs autres laboratoires pose alors l’hypothèse étonnante que chez le rat, le pouvoir attractif du sucre est plus fort que celui de la cocaïne. Selon cette hypothèse, le sucre est assimilé à une drogue. En est-il de même chez les hommes ? Questions.

Serge Ahmed

Le pouvoir des fraises tagadas serait-il plus puissant que celui d’un rail de coke ?

Serge Ahmed : C’est dans le but de nous rapprocher le plus possible de la situation des consommateurs humains de drogues que nous avons introduit la notion de choix dans nos expériences ; nous avons pris le sucre comme alternative à la drogue car c’est une récompense facilement accessible et contrôlable, commune aux hommes et à la plupart des mammifères.

Le mécanisme est identique chez les deux espèces : en pénétrant dans l’organisme, le sucre, tout comme la cocaïne, l’héroïne ou l’alcool active le mécanisme de la récompense, le fameux réseau dopaminergique. Une première fois via la langue et le circuit cérébral gustatif, il passe ensuite dans le sang sous forme de glucose pour atteindre certains neurones de l’hypothalamus qui vont réactiver une seconde fois le circuit dopaminergique. Ce second effet qui survient 10 à 15 minutes après l’ingestion est identique à celui produit par des drogues. La consommation de sucre déclenche donc doublement les circuits cérébraux du plaisir.

Mais comment passe-t-on de cette activité cérébrale à un état supposé d’addiction au sucre ?

S. A. : C’est l’accumulation du glucose issu du sucre dans le cerveau qui est problématique. Car on trouve du sucre partout. Ajouté à tous les produits industriels y compris à ceux qui n’ont pas le goût sucré, le glucose bien caché mais bien présent ainsi accumulé oriente le cerveau à notre insu vers une appétence pour ce type d’aliments. Ainsi, de façon très pernicieuse, nous serions conditionnés à surconsommer du sucre. Chez certains individus, cela peut conduire à un état de dépendance qui rappelle celui lié à la cocaïne ou à l’héroïne. 

Tout produit sucré qui est capable de produire rapidement une forte dose de glucose dans le sang a un potentiel addictif.

Il faut ajouter à cela l’aspect psychologique lié à l’image et au rôle du sucre, aliment dit réconfortant et doux, source de plaisir depuis la naissance qui produit un « effet récompense » immédiat.
Accessible tout le temps et partout, nous en consommons donc encore et toujours… L’addiction se met en place lorsque l’on ne peut plus gérer cette consommation, qu’elle prend le pas sur d’autres activités et que la personne concernée finie par perdre le contrôle sur son désir…

Mais attention, chez l’Homme, seule une minorité des individus exposés aux drogues devient dépendante. On estime qu’en fonction des drogues consommées, environ 10% - pour le cannabis et l’alcool - à 30% - pour le tabac - d’entre eux vont développer une addiction. Il en serait de même avec l’addiction aux produits sucrés, sauf que la fréquence des personnes affectées augmente considérablement avec l’indice de masse corporelle et peut atteindre 30 à 40 % chez les personnes obèses.

Mais quels sont les facteurs déterminants ? Pourquoi lui et pas moi ?

S.A. : Ah, si nous avions la réponse à cette dernière question ! C’est la question à 1 million d’euros ! Les gènes ont certes un rôle important car ils sont à la base de notre construction biologique, y compris celle des circuits de notre cerveau. Mais ils n’agissent pas seuls. L’environnement culturel et familial au sein duquel chacun évolue, son histoire, ses croyances mais aussi la singularité propre des personnes sont des facteurs déterminants. Des jumeaux élevés dans deux familles différentes n’auront certainement pas la même vulnérabilité face à l’addiction.

En revanche, et contrairement aux animaux, nous avons tous la capacité à nous projeter dans l’avenir. Nous pouvons envisager les conséquences négatives futures d’une consommation chronique de drogue. Nous pouvons décider. Sauf qu’en cas d’addiction, nous nous enfermons (comme les animaux) dans le présent pour étouffer notre angoisse… Et nous nous réconfortons en mangeant encore plus de sucre !

Si nous avons du mal à imaginer que le sucre puisse être une drogue, notamment car nous en consomment tous les jours, la prise de conscience des dangers de cette autre « poudre blanche » commence à émerger. Les recherches à ce sujet se poursuivent un peu partout dans le monde. 

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Magazine U#5

Cet article est extrait du magazine U#5, disponible à la consultation en ligne !